Intelligence. Dextérité. Sens de la note. Inventivité. Sens des arrangements. Hardiesse. Racines à fleur de terre. Créativité pure. Electricité à volonté. Rien n’est laissé au hasard dans cette étonnante réalisation, la seconde pour le même label canadien par Eddie Turner, ami de longue date d’Otis Taylor, lui aussi pensionnaire chez Northernblues. Eddie partage d’ailleurs avec Otis le bassiste et producteur Kenny Passarelli. Disons-le tout net, son précédent effort « Rise » de 2005 m’avait plus déstabilisé qu’emballé ; cette fois-ci, même si on ne peut pas entrer tout de suite dans l’univers de cet artiste aux multiples facettes, il faut bien avouer que chaque écoute ne fait que renforcer l’admiration. On peut être dérangé ou séduit à la fois par toutes les astuces qui émaillent les 55 minutes de ce « Turner diaries », 12 véritables « journaux de bord » tenus avec soin, presque autant de titres variés, diablement originaux, furieusement vivants. Quelques appels aux techniques modernes comme l’intro de « Cost of freedom », quelques emprunts au rock progressif pour l’instrumental « Confessions », planant à souhait, Pink Floydien dans l’âme – il aurait pu faire partie de l’album « Animals »… Ecoutez bien les paroles poignantes de « Save my life », laissez-vous emporter dans les délires seventies initiés par la guitare, les chœurs, la rythmique qui s’emballe. Presque partout le fantôme de Jimi Hendrix se fait jour, l’énergie rock primale surnage à chaque détour de grille. Ecoutez comment dans « New day », il amène intelligemment cette rythmique funkysante, juteuse à foison, avec des réminiscences d’un Hendrix qui aurait oublié de mourir en 1970 ou reviendrait sur le devant de la scène, réincarné, pour nous faire profiter de ce qu’il aurait appris de nouveau depuis. Tout cela jouxte des colonnes vertébrales purement blues : le dobro de « Jody », l’osé « I’m a man, I’m a man » qui reprend la recette Fat Possum utilisée par les regrettés T. Model Ford ou R.L. Burnside sur leurs derniers albums, ou encore poussée à l’extrême par le génial Sol, cette rythmique hypnotique et furieusement moderne greffée sur des éléments de pur blues roots. Qu’il est alors jouissif, sur ce tapis rouge digne des plus grands, dont les claviers aux sons délicieusement intuitifs posent des bases solides, de tricoter quelques solos de guitare libérateurs en jouant avec les boutons de la console… L’influence d’Otis Taylor est toutefois en filigranes, plus perceptible dans « Shake 4 me » avec cette obsédant thème de 5 notes... On peut en outre moins accrocher en fin de parcours, avec un titre éponyme à la rythmique délayée et la reprise décalée de « Tore down », jouée minimaliste en façade mais dont les chœurs font tout le travail.
Eddie Turner déroute toujours, et vous n’accrocherez pas forcément d’emblée. S’obstiner peut payer : la découverte de son univers s’avère fascinante… Craquerez-vous ?